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Bolloré - Castel, achat d’armes, ONU : Médiapart révèle les dessous du soutien international à la dynastie Gnassingbé. La rue, seule solution pour l’opposition togolaise


Après plusieurs manifestations d’une ampleur inédite, l’opposition togolaise s’est de nouveau mobilisée, mercredi 4 et jeudi 5 octobre, dans les rues de Lomé et de plusieurs villes du pays. Elle demande le départ du président Faure Gnassingbé. Les pays partenaires du Togo, dont la France, restent discrets.

Après avoir mobilisé à plusieurs reprises, en août et septembre, des foules gigantesques, l’opposition togolaise poursuit son mouvement de contestation du pouvoir du président Faure Gnassingbé, réélu pour un troisième mandat de cinq ans en 2015. Les deux partis leaders, l’Alliance nationale pour le changement (ANC), dirigée par Jean-Pierre Fabre, et le Parti national panafricain (PNP) de TikpiAtchadam ont organisé avec leurs alliés de nouveaux rassemblements, ces 4 et 5 octobre, à Lomé et à l’intérieur du pays.

La journée de jeudi a été la plus tendue. À Sokodé, dans le nord du pays, des échauffourées ont fait « une dizaine de blessés », a affirmé à l’AFP Aimé Adi, directeur d’Amnesty International au Togo. Lors des précédentes manifestations, quatre personnes, dont un enfant, avaient été tuées par les forces de sécurité, qui ont ensuite mené des opérations de représailles dans le nord, traditionnellement acquis au pouvoir mais où des manifestations ont aussi eu lieu.

Le gouvernement a pourtant tenté de calmer le jeu. L’opposition exigeant le retour à la Constitution de 1992, selon laquelle « en aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats », il a fait adopter par les députés un projet de réforme constitutionnelle qui réintroduirait la limitation à deux du nombre des mandats présidentiels et un scrutin à deux tours. Toutefois, ces changements, que les autorités veulent soumettre au référendum, ne seraient pas rétroactifs et permettraient donc à Faure Gnassingbé de se représenter en 2020. Inacceptable pour les opposants qui réclament désormais son départ. Mais, d’après plusieurs sources, le chef de l’État, 51 ans, n’a pas l’intention de répondre à leur exigence et de quitter le pouvoir.

Dans cette situation, la position des principaux partenaires du pays, et tout particulièrement celle de la France, ancienne puissance coloniale, compte évidemment beaucoup. Jusqu’à présent, les autorités françaises sont restées discrètes, donnant l’impression d’être plutôt favorables à un statu quo. Elles ont simplement déclaré, le 12 septembre : « La France a suivi avec attention les événements des dernières semaines au Togo. Elle appelle à un esprit de responsabilité et de consensus pour mettre en œuvre la révision constitutionnelle dont le principe est agréé tant par le gouvernement que par l’opposition, en cohérence avec l’accord politique global de 2006 ». Envoyé en médiateur à Lomé par le secrétaire général des Nations unies, le diplomate ghanéen Mohamed Ibn Chambas a pour sa part affiché un parti pris pour le projet de référendum des autorités togolaises. « On attend que le gouvernement fixe la date du référendum et nous espérons que le peuple togolais aura ainsi l’opportunité de trancher », a-t-il expliqué au micro de la BBC, fin septembre.

Rien de nouveau pour les opposants : Ibn Chambas a ouvertement soutenu Faure Gnassingbé lors de l’élection présidentielle de 2015, alors qu’ils contestaient les résultats officiels. Quant à la France, elle a toujours eu de bonnes relations avec l’actuel chef de l’État et son prédécesseur et père, Gnassingbé Eyadema, qui a dirigé le pays de 1967 à 2005. En 1986, 150 parachutistes français avaient ainsi débarqué à Lomé pour aider ce dernier à contrer une tentative de coup d’État. « Le régime des Gnassingbé ne doit sa survie qu’à la France », assure aujourd’hui un fin connaisseur du contexte togolais.

En échange, la France a pu conserver une position privilégiée dans l’économie du pays. Elle est toujours l’un de ses « principaux fournisseurs » en produits alimentaires, médicaments, véhicules, produits « de haute technologie », etc. Et ses entreprises restent bien implantées. « Même maigres, les ressources naturelles du Togo, ainsi que les infrastructures portuaires, aéroportuaires, hôtelières, commerciales, bancaires, télécoms, etc., sont pour la plupart exploitées par les entreprises françaises », explique Gaëtan GbatiZoumaro, secrétaire national de l’ANC chargé de la diaspora et des relations extérieures. Parmi les groupes français présents, on trouve Accor, Air France, Total, Castel, Sogea/Satom, AGS, Canal +, ENCC, Bureau Veritas… Et c’est le groupe Bolloré qui contrôle le port autonome de Lomé : il a obtenu en 2010 la concession pour 35 ans de son terminal à conteneurs (une enquête judiciaire est cependant ouverte en France sur les conditions de cette attribution) et y assure la manutention. Unique port en eau profonde d’Afrique de l’Ouest, Lomé, qui traite plus de 15 millions de tonnes de fret par an, est le principal poumon économique du Togo. Ce qui fait dire à certains que « celui qui contrôle le port tient le pays ». Des alliances durables se sont par ailleurs nouées entre les actuels dirigeants togolais et les responsables de certaines sociétés françaises. La filiale togolaise d’Havas, du groupe Bolloré, est par exemple dirigée par un demi-frère de Faure Gnassingbé, tandis qu’une sœur de la ministre togolaise des postes et de l’économie numérique, Cina Lawson, est membre du conseil de surveillance de Vivendi, contrôlé par le groupe Bolloré. Hasard ? La même ministre a accordé en juin 2017 à GVA Togo, filiale togolaise de Vivendi, la première licence de fournisseur d’accès Internet de très haut débit du pays. Comme l’a déjà détaillé Mediapart, un certain nombre de personnalités françaises collaborent aussi à titre privé avec les autorités du Togo, dont l’ancien ministre Dominique Strauss-Kahn.

Dans les bonnes grâces de l’ONU

De plus, le Togo de Faure Gnassingbé est un bon client pour les vendeurs d’armes français. Entre 2012 et 2016, il a acheté pour 12,9 millions d’euros d’armement. C’est moins qu’un pays comme le Cameroun (30,2 millions d’euros), mais c’est deux fois plus que son voisin, le Bénin (5,2 millions d’euros). Il est par ailleurs l’un des principaux partenaires africains de la France en matière de coopération militaire. « Compte tenu des enjeux de sécurité dans le golfe de Guinée et dans la bande sahélo-saharienne, la France et le Togo entretiennent une coopération importante en matière de sécurité et de défense », explique le site internet du ministère français des affaires étrangères. Un « partenariat de défense » a été signé en 2009 entre les deux pays. Il prévoit, entre autres, un soutien (français) pour « l’organisation, l’équipement et l’entraînement des forces » (togolaises), des « stationnements temporaires, d’escales aériennes et maritimes », et « la mise à disposition de coopérants militaires techniques français ».

Ces coopérants incorporés comme conseillers techniques dans les Forces armées togolaises, majoritairement composées et commandées par des membres de l’ethnie kabyè, à laquelle appartient, par son père, Faure Gnassingbé, sont bien connus à Lomé. En 2010, l’un d’entre eux a même été au centre d’un scandale : une vidéo (à regarder ci-dessous) l’a montré menaçant un journaliste et photographe togolais. Cet officier français était alors en train « d’encadrer un contingent de soldats togolais envoyés pour empêcher la tenue du congrès constitutif de l’ANC », rappelle un membre de ce parti.

« Pour l’instant, nous n’observons aucun signe montrant que la France est prête à lâcher Faure Gnassingbé. Ce que nous attendons d’elle ? Une neutralité bienveillante. Qu’elle laisse le peuple togolais décider de son avenir. Nous ne sommes pas contre la France. Mais nous constatons que l’ANC n’a jamais eu ses faveurs. Peut-être parce que nous appartenons au courant souverainiste et indépendantiste du père de l’indépendance, SylvanusOlympio », dit Gaëtan GbatiZoumaro. Devenu président à l’indépendance du Togo, en 1960, SylvanusOlympio était considéré comme anti Français par Paris. Il a été assassiné le 13 janvier 1963 alors qu’il était sur le point de doter son pays d’une monnaie nationale et de le faire sortir de la zone franc. Pour beaucoup de Togolais, sa mort reste un traumatisme.

Le président Emmanuel Macron amorcera-t-il un changement dans l’attitude des autorités françaises ? Dans son discours, prononcé le 19 septembre à New York lors de l’assemblée générale des Nations unies, il a expliqué : « Si mon pays aujourd’hui possède, dans l’ordre des Nations, cette place un peu singulière, cela lui confère une dette, une dette à l’égard de tous ceux qu’on a privés de leur voix. Et je sais que le devoir de la France est de parler pour ceux qu’on n’entend pas. Car parler pour eux, c’est aussi parler pour nous, aujourd’hui ou demain. Et en ce jour, ce sont ces voix oubliées que je veux porter. » Mais encore faut-il passer de la parole aux actes.

À l’exception d’OlusegunObasanjo et Jerry Rawlings, respectivement ex-présidents du Nigeria et du Ghana, qui se sont récemment prononcés en faveur de l’opposition et pour le départ de Faure Gnassingbé, les dirigeants des pays d’Afrique de l’Ouest restent eux aussi silencieux. Pourtant, le Togo est le seul État de la région à ne pas avoir connu d’alternance politique et à ne pas suivre le « protocole sur la bonne gouvernance et la démocratie », qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux au sein de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao).

« Tant qu’on n’aura pas meilleure presse à Paris, les chefs d’État de la région ne se manifesteront pas. La relation entre ces dirigeants et Paris est trop forte », analyse Gaëtan GbatiZoumaro. Il faut dire aussi que certains des présidents en question entretiennent de bons rapports avec Faure Gnassingbé, dont celui de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara. Tous deux se sont même rendu mutuellement service ces dernières années. En 2012, le Togo a par exemple « livré» » à la Côte d’Ivoire un ancien ministre de Laurent Gbagbo, Moïse Lida Kouassi, réfugié politique sur son territoire. En retour, Alassane Ouattara est venu à Lomé trois ans plus tard, lors de la présidentielle de 2015, pour porter secours à son homologue et contribuer à faire accepter des résultats en sa faveur. Bien avant cela, entre 2002 et 2011, le Togo avait apporté un important soutien à la rébellion pro Ouattara des Forces nouvelles, par l’intermédiaire, entre autres, de l’un de ses généraux, AssaniTidjani.

Pour l’ONU aussi, Lomé est un bon partenaire : le gouvernement lui fournit régulièrement des contingents militaires pour les opérations de maintien de la paix sur le continent africain. En 2016, le Togo contribuait ainsi à six de ces opérations. Au Mali, il avait par exemple 1 079 soldats et policiers. En outre, pendant la crise postélectorale en Côte d’Ivoire, en 2011, le commandement de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire a été confié au général GnakoudèBéréna – bien qu’il ait été le chef d’état-major de l’armée de terre du Togo lorsque cette dernière a été mise en cause dans des violences et opérations de répression contre des civils lors de l’élection présidentielle de 2005.

Par conséquent, l’opposition dit aujourd’hui ne plus compter que sur elle-même et sur la rue. « Nous avons peut-être commis l’erreur, par le passé, d’attendre auprès de la communauté internationale une contribution, une aide, qui ne nous est jamais venue », a déclaré Jean-Pierre Fabre à Radio France internationale, le 14 septembre. À la question « Attendez-vous quelque chose du nouveau président français, Emmanuel Macron? », il a répondu : « Nous sommes togolais. Nous voulons ressembler aux autres peuples, et surtout aux peuples des pays qui nous entourent. Nous ne voulons plus rester une exception, un cas atypique dans la sous-région ouest-africaine. Alors, le président Macron, si le sort des Togolais l’émeut, qu’il intervienne comme il peut. Mais nous, nous ferons ce que nous pouvons pour sortir de cette situation, tout seuls. »

Quant à TikpiAtchadam, il a, en prévision des manifestations de ces 4 et 5 octobre, interpellé les forces armées togolaises, auteurs dans le passé de nombreuses violations des droits de l’homme : « Nous ne demandons pas à l’armée de prendre la place de l’opposition mais de rester à sa place et de jouer le rôle qui est le sien. »



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